18h50... Paris, il fait froid. Rue Saint-Antoine, deux cageots complets de kakis trop mûrs, presque liquéfiés, attendent sur l'étalage du marchand. Curieusement, le prix n'est pas affiché : 4€50 pièce, ah bon ? Je fais remarquer que j'ai vu les mêmes fruits en Espagne en barquettes de 6 à seulement 1€20.
_ Normal, c'est le pays producteur !
Plus loin je lorgne l'assiette des touristes attablés derrière les vitres d'une brasserie, histoire de saliver un peu. Mais à 15 € le plat principal quand presque rien n'est cuisiné sur place... Je comprends pourquoi les Chinois ne font que passer en coup de vent dans la capitale. Rien qu'un petit verre de vin à 4€ au comptoir, c'est deux fois trop cher, sans parler du café-crème ou de la bière. Ici à Paris, tous les prix sont démentiels et je regrette quand je passais un peu de bon temps à flâner sur les terrasses des restaurants en Espagne, avec le soleil en prime.
La boulangerie va bientôt fermer et les baguettes s'épuisent au fond des paniers d'osier. Je me laisse tenter par une religieuse au chocolat bien épaisse à 2€40. J'engloutis la pâtisserie à moitié sur le trottoir et j'ai déjà plus faim. J'aurais préféré 2 carrés de chocolat au milieu d'un bout de pain, comme quand j'étais gosse. Je ne suis pas prêt de dîner !
19h30... Finalement, dans un café je commande une « noisette » à 1€30, histoire de me réchauffer. C'est ma « sortie », mais j'ai perdu le plaisir de boire des petits cafés serrés depuis que je suis sans emploi et la bière est trop chère à mon goût. On verra demain, pour le match de foot Ukraine-France ! Je touille plus longtemps que nécessaire mon minuscule café posé délicatement sur le zinc : je pourrais le boire d'une seule gorgée ! Et j'extrais de mon sac un journal « gratuit » ramassé dans une poubelle : " Le Parisien " d'aujourd'hui sans aucun lampion, propre quoi mais le papier gondolé par les gouttes de pluie.
La première page du quotidien exprime la colère des Français avec la mine soucieuse du président F. Hollande en gros plan. Page suivante s'étale une suite de réclamations avec des bonnets de couleurs différentes au gré des revendications multiples et variées : bleu, blanc, rouge, brun, que sais-je encore ?
Une infirmière en colère qui ne gagne que 2000 euros net par mois se plaint que les aides sociales auxquelles elle n'a pas droit au vu de ses revenus apportent du confort aux chômeurs (le montant du RSA pour un allocataire seul est de 492,90 euros) et je sens poindre la rancœur.
Un plombier sans doute honnête et chef d'entreprise avec 4 employés avoue sans complexe travailler 55 heures par semaine et exprime ses craintes avec en photo la pancarte : « Sacrifiés mais pas résignés ! ». Il explique que les ouvriers polonais embauchés en intérim et les auto-entrepreneurs détournent le système à leur profit. Il faut que ça cesse ! (Hélas, ma petite voisine qui avait une fuite d'eau à cause d'un joint défectueux a payé 700 euros pour l'installation d'un mitigeur tout neuf et moi j'ai été facturé 1100 euros pour une cuvette de toilettes. Les deux plombiers étaient certainement malhonnêtes, mais pas Polonais).
Un retraité n'a que 700€ plus 350€ euros d'aides pour vivre, soit 1050€, ce qui est peu. (Mais peut-être est-il propriétaire de son appartement ? On ne le dis pas).
Et puis les aides publiques seraient mal distribuées et le budget culture en pâti cruellement, surtout les théâtres qui doivent réduire leur programmation de moitié. Les directeurs sont maussades.
A la radio, Gérard Filoche s'est fait couper la parole et tailler un costard ce midi : il a pris la défense des pauvres et des chômeurs contre le patronat et le libéralisme outrancier. L'animatrice lui a reproché son manque de courtoisie avec son contradicteur, une jeune femme aux propos caustiques. Cette garce accuse Gérard Filoche d'aggraver l'endettement national par son seul discours : il faut réduire les allocations chômage en France, dit-elle, car le budget de l'Etat est menacé... Oui madame, mais dans le même temps les inégalités s'accroissent. Les grandes fortunes augmentent : c'est elles qu'il faudrait taxer s'écrie mon Gérard, à condition de pouvoir les ramener en France depuis les paradis fiscaux , la Suisse ou le Luxembourg... Et que vouliez vous qu'ils fassent d'autre ? Rétorque la tigresse qui conseille à Filoche d'ouvrir sa propre entreprise pour lui clouer le bec : non seulement vous ne créerez aucun emploi mais vous connaîtrez la faillite avec vos beaux principes !
En y repensant ça m'attriste un peu car les journaux montent vite fait les travailleurs contre les chômeurs : c'est diviser pour mieux régner. Mais je ne suis même pas en colère, ou peut-être tout simplement suis-je au-delà. Je retourne me coucher dans ma piaule. La journée est finie : RSA... RAS.
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