samedi 13 février 2016

« Taste of Paris, la gastronomie de supermarché ! » dans le blogiblag du 13/02/2016 (LJ ©2016).

Vous imaginez une cuisine fine et généreuse, « gastronomique » en somme ? Vous faîtes erreur... Les plats sont chiches, rachitiques, voire anorexiques : la mini-portion se réduit à une bouchée de quelque chose à peine identifiable si ce n'est la dénomination alambiquée, une raviole peut-être, une sauce indigente, une écume de bière et une cuillère à café de céréales tristes par-dessous... Mais vous aurez le sourire du chef et une cuillère en plastique en prime ! Ne cherchez pas non plus le bon gras pour huiler le trognon de pain, ou alors on vous rajoute une cuillère à café de « jus gras » sur votre tapioca : hélas, le poivre sera plus présent que les trois pointes de truffe (en fait ce n'est rien que du poivre moulu)... Voyons, la truffe ne méritait même pas d'être mentionnée dans cette préparation industrielle de supermarché (Une rognure de truffe pour imprégner un sac de 10 kg de tapioca) et à 8 euros les trois cuillères à soupe de perles japonaises au grain de poivre concassé, quelle arnaque ! Et je suis poli... Pour le pain ? Inutile de le chercher bien sûr, parce que cette « gastronomie » de façade interdit de saucer. Et le couteau ? Il n'y a rien a découper, c'est tout simplement impossible vu les quantités.

Non, n'espérez pas vous rassasier avec deux ou trois mini-portions, et ne cherchez surtout pas le « plat principal ». Les chefs se sont concertés pour proposer de l'inconsistant, de sorte qu'ils ne se font pas concurrence. Pour vous rassasier ? Demandez le « pass open duo » à 300 euros (200 crédits), mais si vous devez faire 20 minutes de queue en moyenne, n'espérez pas manger plus de 8 mini-portions en deux heures de temps (soit pour 120 euros environ, boisson comprise ) et ne vous attendez pas non plus à vous faire rembourser la différence.

Surtout, n'essayez pas de gratter un petit supplément de quelque chose : au mieux, l'espuma par dessus le « quelque chose » vous remplira de bulles d'air aromatisées ! « Voilà monsieur... » dit-on pour vous faire débarrasser le plancher, quand on vous dit quelque chose d'aimable dans cette urgence « gastronomique ». Oui, nos chefs sont formidables, mais le procédé est contestable...

Et comment prétendre « gastronomique » une misérable noix de saint-Jacques (probablement décongelée la veille sur place) et « poêlée minute » par un petit gars sur une plaque électrique : c'est charmant mais à ce prix, la facilité frôle l'abus de confiance. Et même si le grand chef balance sa sauce par-dessus, ça reste de l'assemblage facile, du bon « foutage de gueule ». Au mieux aurez vous un petit bout de blanc de poulet laqué ou de la joue de bœuf confite, au pire quelques petits dés de calamar, un œuf ou un ravioli... Mais bon, à 8 euros madame, c'est le dixième du prix : une mini-portion doit donc représenter le dixième d'une vraie portion et avec 25 grammes de matière première, vous voici largement servie !

Bof, en France je mange mieux à la cantine. Bien sûr, je comprends que ce concept imbécile « fonctionne » depuis onze ans déjà à Londres et maintenant dans 23 villes dont Amsterdam, Rome, Dublin, Moscou, Helsinki, Dubaï, Sydney, Le Cap, Toronto etc. Par contre ici, chaque Français ou Française un peu réveillé est un grand chef qui s'ignore : nous passons très tôt à l'école du bon goût ! Non, je ne suis pas un râleur compulsionnel : déjà, c'est formidable d'avoir exporté depuis Londres une fête de la gastronomie, un peu comme la fête de la musique exportée depuis Paris, mais la musique elle est offerte gratuitement dans les rues parisiennes tandis que là, posé derrière une pauvre table ronde de bistro en alu, j'observe la déception se peindre sur tous les visages : c'est pas bon, c'est bizarre, c'est que ça, c'est trop peu etc. Et de rire !

J'ai même testé pour vous le « bœuf Ozaki » : et bien, ce bœuf ne vaut pas mieux qu'un bon rosbeef du dimanche, avec la dent d'ail plantée au milieu. Peut-être que dans ma mini-portion de paleron « confit 7 à 12 heures, avec amour » ai-je trouvé un peu plus de « matière gastronomique », le souvenir du plat de côte et de la noix de gîte mijotés de longues heures comme le veut la tradition française : enfant, j'allais chercher avec une louche au fond de la cocotte ce pur délice et sa sauce encore huileuse sans savoir que ces « bas morceaux » longuement cuisinés pour les attendrir n'étaient que « le plat du pauvre ». Et comment ma mère aurait-elle pu payer au boucher de l'entrecôte, du filet ou de la bavette pour sa famille nombreuse ? Le ragoût, le pot-au-feu, le bourguignon et la daube étaient infiniment plus goûteux et nourrissants avec le bout de pain pour pousser, de la vraie cuisine française traditionnelle quoi ! Aujourd'hui, ces chefs là vous servent un paleron confit soit-disant « gastronomique » mais en mini-portion et à prix d'or...

Le « Figaro Magazine » vous assure pourtant que pendant quatre jours, sous la verrière du Grand Palais, ce sera un véritable voyage gustatif ! Faut-il être ignorant de la tradition française, même revisitée à la mode japonaise ? Sauf qu'en sortant de « Taste of Paris » deux heures après (soit 4 mini-portions plus tard), vous avez de plus en plus faim et c'est bien normal : ces requins vous ont laissé la portion congrue.

Non, si vous croyez encore découvrir la « gastronomie française » à « Taste of Paris », ce sera seulement par opposition à la « misère » qu'on vous sert quotidiennement partout ailleurs dans les restos, ou alors êtes-vous un si piètre cuisinier ? Pour sûr, les chefs ne manqueront pas de matière première pendant quatre jours consécutifs car même si leurs stocks sont rachitiques, ils suffiront bien pour sustenter pauvrement 30 000 visiteurs : quelques dizaines de litres de sauce légère passée au syphon (ainsi fon-fon-fon, les petites marionnettes...) par un quelconque commis contenteront des milliers de gogos ! Derrière les comptoirs, quelques vieux briscards et autres seconds vous tiennent la dragée haute, commerce oblige, mais le plus souvent une brigade de jeunes commis des écoles s'y applique à touiller la tambouille dans une casserole pleine à rebord et à composer les portions minimalistes. Qu'ils sont loin les repas des rois de France et la gastronomie de Brillat-Savarin ou d'Alexandre Dumas.

Bien sûr, la bonne humeur est de rigueur chez les gamins car à ce prix là, pour 2 minutes de préparation par mini-portion, il faut rester professionnel. Après, il faut 30 secondes encore pour finaliser le service, comme devant un bon food truck ! Et je calcule : 145 000 plats servis pendant ce « festival » au prix moyen de 13 euros (le prix du ticket d'entrée compris), cela fait 1 885 000 euros divisés par 18 chefs, soit plus de 100 000 euros de chiffre d'affaire pour chacun sans compter les à-côtés, la publicité et les produits dérivés : oui, c'est un résultat remarquable pour cette espèce de « foudtruckonomie » de bazar, si décevante et servie au lance-pierre pendant 3 jours et demi, une dînette « à l'anglaise » rapportée de Londres mais qui n'a rien de cheap si ce ne sont les portions... La farce est aux farceurs ! Et je comprends maintenant le petit sourire énigmatique de nos 18 « grandes toques » : eux-mêmes doivent être consternés par autant de crédulité.

Moi, j'aurais infiniment préféré qu'une rombière me dise à l'entrée : désolé, nous sommes en rupture de stock parce que « le chef a été trop généreux » et « les plats étaient trop copieux » : « à ce rythme là, il va couler la maison ! ». Au moins, quelques uns se seraient régalé ! Mais non, aucun risque je vous l'assure... Je suis donc rentré chez moi et je me suis découvert (par différence) être un vrai « parisien gastronome » en associant dans un bol en verre une bonne salade de mâche et roquette assaisonnée d'huile d'olive et de vinaigre balsamique (2 mn) et une belle tranche de fromage bleu crémeux genre Saint Agur pardessus au moment de servir (15 s), plus une demi-baguette traditionnelle et croustillante, pour pousser et prolonger le plaisir dans la bouche.

Allez, je vais vous faire économiser cinquante euros au minimum, avec la boisson comprise (les pass « découverte » à 40 euros pour 2 mini-portions et un verre de vin affichent « complet » depuis plus d'un mois) : composez vous d'urgence un petit dîner fin à la maison et évitez une file d'attente incroyable en faisant l'impasse sur « Taste of Paris », parce que ces rapiats ne méritent pas le détour. 

Au café du commerce mon voisin me dit sans illusions :
- les jeunes ne sont plus contestataires : ils avalent tout !
S'il savait seulement le contenu de mon article...

Oui, nos chefs* sont formidables, mais oublions ces petits en-cas prétentieux. Il y a mieux à faire pour la Saint-Valentin.

*Sous la verrière du Grand Palais, la gastronomie française s’affiche en pleine lumière. Au casting des cuisiniers multi étoilés : Alain Ducasse et Romain Meder (Alain Ducasse au Plaza Athénée) Guy Savoy (Guy Savoy),Thierry Marx (Mandarin Oriental), Frédéric Anton (le Pré Catelan) ; la jeune génération prête à prendre la relève : Stéphanie Le Quellec (La Scène - Prince de Galles), Pierre Sang Boyer (Pierre Sang on Gambey), Julien Dumas (chef exécutif du Lucas Carton), Juan Arbelaez (Plantxa), Thibault Sombardier (Antoine) ; des Japonais disciples de la cuisine française : Kei Kobayashi (Kei), Riuji Teshima (Pages) ; des talents à suivre de très près comme Rafael Gomes (chef exécutif de Mauro Colagreco à Grand Coeur) et Nicolas Beaumann (Maison Rostang) ; la cuisine d’auteur de Sébastien Gravé (Pottoka) et Hervé Rodriguez (MaSa) ou encore le chef pâtissier Yann Couvreur.

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